Les archives de la Confédération générale des Scop et des Scic

Interview de Fatima Bellaredj et Corinne Lefaucheux

Parce que l'histoire du monde coopératif continue de s'écrire au temps présent, la Fondation Maison de Salins est heureuse d'annoncer son partenariat avec la Confédération générale des Scop et des Scic.

Cette organisation qui fédère et soutient depuis plus d'un siècle l'essor des sociétés coopératives en France, est dépositaire d'une mémoire conservée dans de nombreuses archives historiques. Leur numérisation et leur mise à disposition publique sur le portail de la Fondation, facilitera leur usage tant pour une meilleure connaissance du passé que pour appréhender les enjeux d'avenir du Mouvement.

Rencontre avec deux figures majeures de la Confédération générale des Scop et des Scic :

Fatima Bellaredj, Déléguée générale. Militante du monde coopératif et de l'innovation sociale, elle représente et défend les intérêts des sociétés coopératives auprès des instances françaises et européennes pour assurer leur développement.

Corinne Lefaucheux, Directrice de la communication. Salariée de la confédération depuis 1999, elle en a tout d'abord été la documentaliste avant d'accéder à des fonctions liées à la presse, à l'information et à la communication. Sa connaissance de l'histoire de la CG des Scop et des Scic, et son regard avisé sur les archives du Mouvement coopératif, en font une interlocutrice privilégiée du partenariat avec la Fondation Maison de Salins.

Qu'est-ce que la Confédération générale des Scop et des Scic, quel est son rôle et comment fonctionne-t-elle?

Corinne Lefaucheux : La Confédération générale des Scop et des Scic coordonne le mouvement des Scop (Sociétés coopératives et participatives) et des Scic (Sociétés coopératives d'intérêt collectif) en France. C'est une instance de représentation nationale qui fonctionne sur libre adhésion des coopératives. Elle siège dans un certain nombre de structures institutionnelles comme le Conseil supérieur de la Coopération et le Conseil économique, social et environnemental (CSE), et représente aussi ses adhérents à la Commission et au Parlement européens.

En somme, elle porte la parole des 81 000 salariés des Scop et des Scic françaises auprès des pouvoirs publics, et participe activement à l'élaboration des textes législatifs et règlementaires qui concernent le droit coopératif.

Accéder au site internet de la CG Scop et des Scic et au rapport d'activité 2017-2021.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l'origine de la sa création en 1884? Quelles sont ensuite les dates clés de son histoire?

Corinne Lefaucheux : Fin 1884, sur les conseils de Pierre Waldeck-Rousseau, parlementaire à l'initiative de la loi sur les syndicats, et à la faveur d'une libéralisation de la législation sur les associations de travailleurs, les coopérateurs créent la Chambre consultative des AOP (Associations ouvrières de production). Cet évènement est majeur car il permet de tourner la page du bannissement des mouvements communards de 1870 et des premières tentatives de fédération des associations ouvrières réprimées lors de la Révolution de 1848.

En 1884 donc, la Chambre consultative enregistre déjà 29 adhésions sur les 51 existantes, parmi lesquelles la toute première AOP des Bijoutiers en doré qui avait été créée en 1834 et de nombreux groupements d'artisans et ouvriers.

L'objectif était de regrouper les forces des membres coopérateurs pour mettre en commun des moyens soutenant leur développement, et appuyer leur représentation auprès des pouvoirs publics. C'est cette Chambre consultative des AOP qui deviendra plus tard la Confédération générale des Scop.

Entre temps, quelques dates clés ont été particulièrement structurantes pour le Mouvement :

  • 1893 : La Chambre consultative crée le journal l'Association ouvrière, ancêtre du magazine actuel Participer, avec lequel il entretient une réelle filiation.
  • 1884 : Adoption de la devise : "capital, travail, talent".
  • 1900 : Premier Congrès national des Associations ouvrières de production.
  • 1915 : Loi qui consacre le terme de "Scop" (Société coopérative ouvrière de production) dans le livre III du Code du travail.
  • 1937 : La Chambre consultative devient la Confédération générale des Scop pour donner plus d'ambition au Mouvement, mieux fédérer les différentes sections régionales, et structurer le réseau en créant des fédérations professionnelles.
L'Association ouvrière, une du 5 avril 1910. La collection sera diffusée sur le portail collections.maison-salins.fr début 2023.

Vous allez prochainement déposer un certain nombre d'archives de la CG SCOP à la Fondation Maison de Salins : pourquoi ce choix? Quels types de documents pourra-t-on trouver sur le portail numérique?

Corinne Lefaucheux : En tant qu'ancienne documentaliste de la CG Scop, et connaissant bien son fonds documentaire, l'intérêt de conserver les archives est pour moi une évidence. Il y a environ deux ans, lorsqu'un partenariat a été proposé par la Fondation Maison de Salins, j'ai tout de suite saisi la pertinence du projet de numériser les archives de la Confédération pour mieux pouvoir les exploiter. On me dit souvent que je représente la mémoire de la structure de part mon ancienneté, il y a aussi un club d'anciens coopérateurs très impliqué et expert, mais il est important que tout ne repose pas sur une seule ou un petit groupe de personnes. Il faut à tout prix garder la mémoire des Scop car l'idée originelle de participer au progrès social est toujours là et doit être défendue.

Ainsi, sur le portail des archives numérisées, on trouvera d'ici fin janvier 2023 :

  • Les magazines l'Association ouvrière (de 1907 à 1944), puis La coopération ouvrière (à partir de 1945) et l'actuel Participer.
  • Les annuaires des adhérents 1936 aux années 2000 (jusqu'au passage aux annuaires numériques).
  • Certains ouvrages publiés par la Confédération.
  • Des plaquettes historiques de Scop, comportant des photographies de membres.
  • Certains comptes rendus et procès-verbaux des instances dirigeantes.
  • Les actes des Congrès de 1944 à nos jours.
  • Les rapports d'activité annuels.
  • Divers types de documents comme des périodiques en lien avec les communautés de travail

Annuaire de la Chambre consultative des associations ouvrières de production, 1936

Imprimerie Universelle Auxerre, 1907-1937, plaquette historique, CGSCOP

Dans une période plus récente, quels grands chantiers historiques menés à bien par la CG des Scop et des Scic sont pour vous des faits marquants de l'histoire coopérative?

Corinne Lefaucheux : C'est surtout dans notre participation à faire évoluer la législation, avec un rôle de plaidoyer fort, que nos avancées ont été marquantes. Il est incontournable de parler de la loi sur le statut des Coopératives ouvrières de production en 1978 puis de la modernisation de cette loi en 1992.

Ensuite, il faut mentionner la création de la première CAE (coopérative d'activité et d'emploi) en 1995, un statut très novateur. Et enfin, nous avons été à l'initiative et en partie prenante, avec d'autres partenaires bien sûr, de la loi permettant la création des Scic en 2001.

Ce qui est marquant aussi, c'est la volonté en 2010 de mieux représenter la diversité des Scop en gommant le côté ouvrier. Tout en conservant l'acronyme, on parle désormais de Sociétés coopératives et participatives, pour lesquelles une baseline novatrice a été pensée : "La démocratie nous réussit".

Nous avons été fortement impliqués aux côtés de Benoît Hamon pour l'adoption de la loi sur l'Economie sociale et solidaire (ESS) de juillet 2014, d'une importance majeure pour la reconnaissance juridique des CAE, la possibilité de créer des Scop d'amorçage, ou encore faciliter le développement de l'ancrage territorial des Scic avec une participation au capital de 50% (contre 20% auparavant) des collectivités territoriales.

Depuis 2020, nous axons notre communication autour du contexte sociétal. A ce titre, nous avons rédigé un manifeste intitulé Le monde d'après? disponible en téléchargement, pour proposer un nouveau modèle de société.

Peut-on parler d'une recherche permanente d'innovation sociale de la part des entreprises coopératives?

Fatima Bellaredj : Cette notion d'innovation sociale est intrinsèque à toute l'économie sociale et solidaire. Elle est liée au fait que, dans le monde coopératif, on n'est pas dans la recherche absolue d'une visée financière, mais que l'on considère que l'argent permet surtout d'avoir les moyens d'atteindre des objectifs.

Cela peut paraître contradictoire de dire que l'on fait de l'innovation quand on en fait tout le temps, mais si l'on regarde ces 25 dernières années, avec la création des CAE et du statut Scic, on a sans cesse cherché à mettre en place des principes et des modes de gouvernance dont l'objectif est de faire de la dimension sociale une préoccupation prioritaire.

On constate que quand on expérimente, on teste ensemble, cela fait avancer les réflexions sur l'habitat, l'alimentation ou l'environnement par exemple. L'idée est de toujours chercher à inventer des choses nouvelles, en cela l'innovation est permanente dans le monde coopératif. C'est un réel état d'esprit collaboratif qui permet la dynamique coopérative.

Et cela se traduit dans tous les secteurs d'activité, même là où on ne l'imaginait pas car ce n'est tout simplement pas le modèle dominant. La coopérative est souvent perçue comme une solution de dernier recours, dans le cas de reprise d'usine par des ouvriers par exemple, mais le fait que les salariés s'impliquent dans le projet, dans l'outil de travail et dans la gouvernance, est une alternative tout à fait robuste. Dans le monde industriel notamment, on n'imagine pas qu'un ouvrier puisse apporter autant qu'un cadre dans les décisions stratégiques, alors que les chiffres montrent que le procédé fonctionne grâce à cette implication du personnel qui maîtrise l'outil de travail.

Face aux enjeux socio-économiques actuels (crise économique, climatique, et sociale, bousculement de la vision du travail), comment imaginez-vous l'avenir du mouvement coopératif en France?

Fatima Bellaredj : Les modèles Scop et Scic ont fait preuve de leur grande capacité de résilience lors de la crise économique de 2008 et de la crise sanitaire de 2020. Lorsque ces crises mettent en défaut le modèle économique classique en mettant les marchés en grande difficulté, l'implication des salariés en coopérative est un élément déterminant de résilience.

On peut prendre l'exemple du BTP qui a été très touché lors de la crise sanitaire, avec des chantiers à l'arrêt et une reprise très lente. Face au besoin d'être présent sur le terrain et de travailler en collectif, les Scop du BTP ont été plus rapides que les autres à relancer leur activité, car les salariés ont décidé collectivement des mesures de sécurité à mettre en place pour reprendre sereinement le travail. En fin d'année, les chiffres du BTP ont accusé une baisse de chifre d'affaire de 16% contre une baisse de 7% pour les Scop du BTP. Cette résilience est donc une réalité tangible.

Concernant la vision du travail, il y a clairement des difficultés de recrutement et des tensions souvent difficiles à mesurer. Mais l'on constate que ces tensions sont largement compensées par l'intérêt que va trouver un travailleur, y compris un cadre, à s'impliquer dans une entreprise coopérative : trouver un sens au travail - par l'implication via le sociétariat - est devenu un critère prioritaire, bien avant celui de la rémunération.

L'entreprise de demain sera-t-elle coopérative?

Fatima Bellaredj : C'est une évidence pour moi, ou du moins un souhait, car la société coopérative répond à beaucoup des inspirations d'une nouvelle génération. C'est un modèle inspirant pour tous les citoyens car il recherche plus d'équité et de justice sociale. Toutefois, un principe de réalité nous oblige à constater que les politiques publiques ne soutiennent pas le modèle coopératif omme un modèle possible à large échelle.

Aujourd'hui, l'économie collaborative est peu représentée dans l'économie globale. Les efforts sont essentiellement portés localement par les collectivités territoriales, mais le modèle coopératif pourrait devenir beaucoup plus inspirant si les créateurs et les chefs d'entreprises en avaient une meilleure connaissance pour pouvoir s'en emparer. Il en est de même pour les étudiants en économie qui doivent se spécialiser - et donc avoir découvert par eux-mêmes cette possibilité - après de nombreuses années pour commencer à entendre parler d'économie sociale et solidaire.

Quand des créateurs d'entreprises ont connaissance de l'existence du statut coopératif, ils se montrent intéressés. Pour autant, il n'est pas simple à appréhender car il va à l'encontre du modèle dominant de l'économie patrimoniale, dans lequel on crée de la valeur et du patrimoine pour soi. Le modèle coopératif est à l'opposé de cela ; la valeur créée bénéficie au collectif, et même en tant que dirigeant on quitte l'entreprise en fin de carrière comme n'importe quel autre salarié, avec uniquement sa part de capital investi.

Quel rôle pour la CGSCOP pour accompagner les évolutions souhaitables?

Fatima Bellaredj : Son rôle principal est de toujours mieux faire connaître les Scop et les Scic car leur notoriété reste encore faible, et d'assurer une véritable influence pour ce modèle soit plus pris en compte par les politiques publiques et reconnu d'un point de vue législatif. Par exemple, je regrette que la loi PACTE de 2019, qui présente pourtant de nombreux aspects positifs sur la dimension sociale de l'entreprise, ne soit pas plus inspirée des modèles de l'ESS en particulier des Scop et des Scic.

Autre exemple, je serais très favorable à ce que les aides publiques soient conditionnées en faveur de l'ESS, comme cela est fait avec l'écologie (aide au développement d'entreprises à condition que leur démarche accompagne une transition écologique). Dans les années 1980, en Catalogne, un choix politique fort a été fait en mettant en place une aide à la création d'entreprise à la condition que ces dernières adoptent un modèle coopératif, pour pallier les problèmes de chômage. Cela montre que les choix en matière de politiques publiques sont déterminants, et il est de notre rôle de les accompagner pour un meilleur impact.

Je suis convaincue que s'il était plus connu, le modèle coopératif serait pertinent pour de nombreux créateurs d'entreprises. Cette méconnaissance est un point d'iniquité alors que le modèle n'est pas nouveau et a toujours su s'adapter aux filières et évoluer avec la société. On peut dire qu'il a fait ses preuves en terme d'agilité.

Pensez-vous que le travail de numérisation des archives en cours contribuera à conduire cette mission de promotion du modèle coopératif?

Ce travail d'archivage des documents historiques de la CG Scop et des Scic est très important, il s'inscrit dans la continuité de nos démarches. L'accès aux documents numérisés facilitera notamment le travail en binôme d'un chercheur et d'un historien missionnés pour réaliser un ouvrage sur l'histoire des Scop et des Scic. L'accès à cette ressource est une grande richesse.

Pour aller plus loin : consulter Cooparchives, le guide des sources du monde coopératif réalisé par la Fondation Maison de Salins.

Propos recueillis entre le 10 juin et le 20 juillet 2022.

Découvrez l'interview de Cathy Drévillon, madame papier, dans le numéro de "Participer" de l'été 2023.

Elle revient sur une des missions de la Fondation Maison de Salins - la valorisation du modèle coopératif à travers son histoire - et le partenariat Fondation Maison de Salins / CGSCOP qui s'est traduit par la numérisation des archives de la CGSCOP.

Diffusion avec l'aimable autorisation de la CGSCOP.

 

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